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1 L'incipit d'un roman

L’incipit du roman-exemples de L’étranger, No et moi et Un Sac de billes

 

Ce sommaire de ce que constitue un incipit est utile et nous aidera à identifier les éléments clé de certains romans A level.

L'incipit répond généralement à trois caractéristiques. Il informe, intéresse et noue le contrat de lecture. Il informe en mettant en place les lieux, les personnages et la temporalité du récit.

Rappelons-nous que dans les meilleures œuvres le style d’écriture du roman mettra en évidence certains éléments du caractère du personnage tout en illuminant le message principal.  

L’étranger

L’incipit le plus connu dans la littérature française est certainement celui de l’Etranger de Camus.

« Aujourd’hui, maman est morte.  Ou peut-être hier, je ne sais pas.  J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée.  Enterrement demain.  Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire.  C’était peut-être hier »

Qu’est-ce qu’on apprend en lisant ce paragraphe très court ?   

Informatif :  Le narrateur est loin d’être informatif comme on le verra dans les exemples ci-dessous.

Intéressant : « Cela ne veut rien dire ».  Comment interpréter cette courte phrase ? Dès le premier paragraphe l’auteur introduit la notion de l’indifférence du narrateur, Meursault, thème qui nous rend curieux- À quel point se sent-il vraiment détaché du monde, un étranger ?   Il est évident qu’en tant que fils de la défunte il va se rendre à l’enterrement donc il n’est pas totalement indifférent à la mort de sa mère-ce sont les détails autour de l’événement qu’il trouve apparemment sans importance.   Contradiction :   il fait un effort pour s’habiller correctement donc on ne peut pas vraiment dire qu’il ne connaît pas les normes sociales.

Personnage : On nous présente le personnage clé du roman, la mère, dont les circonstances de sa mort, de son enterrement et de l’attitude du fils, Meursault envers elle vont jouer un rôle prépondérant dans le procès.  

Temporalité :  Le lecteur est délibérément désorienté quant à la temporalité, le narrateur mettant en doute la date exacte à laquelle sa mère est morte en répétant deux fois « (C’était) peut-être hier ».    En précisant que la mort s’est passée soit aujourd’hui, soit hier, le moment auquel il écrit ces mots devient également flou car on constate que le narrateur n’écrit pas dans un agenda le lendemain.  

Il faut noter également qu’après la condamnation à mort de Meursault le moment de son exécution n’est pas précisé. Tout ce qui concerne la mort et le moment où elle va frapper est donc plutôt flou ce qui reflète chez l’auteur le fait qu’il souffre de la tuberculose qui pourrait l’emporter à tout moment.

Du point de vue du temps du verbe, le présent et le passé composé sont privilégiés mais, loin de nous rapprocher de l’action, le narrateur nous écarte en évitant de laisser voir un raisonnement quelconque.  

Lieux :   Vu qu’il y a un tel flou dans l’état d’âme de Meursault il est intéressant de constater que tous les lieux évoqués dans l’Etranger relèvent de la réalité et ont été visités par Camus comme le constate Alice Kaplan dans son A la recherche de l’Etranger.

Faits et chiffres

Maman-50 fois

Mère -47 fois

 

No et moi

La narratrice de No et moi, Lou Bertignac révèle de manière exhaustive sa personnalité dès la première page où le lecteur est plongé dans le monologue intérieur de la jeune fille.

informatif :  On apprend implicitement certains éléments clé de la personnalité de Lou, notamment qu’elle a une peur pathologique de se montrer devant les autres malgré le fait qu’elle soit un « cerveau » et la « meilleure élève de la classe ».  Il est évident d’après la référence aux camarades de classe qui « pouffent en silence » qu’elle se sent vulnérable face à leurs petites ironies.

Intéressant :   On peut s’intéresser au fait que cette petite personne est tellement complexée qu’elle se sert de son imagination fertile pour évoquer à quel point elle est paranoïaque.    Elle utilise par exemple la formule « Si je pouvais…, ça m’arrangerait » pas moins de sept fois au cours du roman, pour démontrer la manière dont elle envisage de sortir de situations difficiles.

lieux :  La salle de classe avec sa distribution de protagonistes clé est sujet à une tension extrême.   Lou bénéficie de deux alliés, Lucas et son prof M. Marin entre qui il y a un rapport de force qui se manifeste à chaque fois que l’ado néglige son travail scolaire ou s’habille mal.

Personnage : Bien que le roman s’intitule No et Moi, on ne rentre pas vraiment dans la tête de la SDF.   On vit le roman à travers l’introspection de Lou comme tel est le cas dans l’incipit.   Une question que l’on peut se poser serait-est-ce que l’incipit révèle une personne trop obsédée d’elle-même, un peu méprisante des autres qui a besoin de quelqu’un d’autre dans le besoin pour l’aider à garder les pieds sur terre ?

Temporalité : L’horizon indiqué dans l’incipit se limite au moment de l’exposé que Lou va donner devant la classe.   A part le titre du roman et le fait que Lou va parler des sans-abris il n’y a pas d’indice de ce dont il s’agira.

 

Un sac de billes

 

Information :  On apprend dès le début que le narrateur est un enfant et qu’il est très préoccupé par le jeu de billes, symbole évidemment important car il reprend le titre.   Le fait qu’on fasse la connaissance d’une vieille personne d’origine Bulgare avec un nom à consonnance juive nous fait penser qu’on pénètre dans un milieu juif.   Ceci est renforcé par une énumération des nationalités représentées dans le quartier.   Certains faits n’auraient pas été connus à l’époque comme l’existence de Trotski et la provenance des voisins donc ils relèvent certainement de ce que l’auteur a appris après la guerre.

Intéressant :   Quand le narrateur compare sa bille préférée à un planisphère qu’il trouve réconfortant de tenir dans sa poche avec ses montagnes et ses mers représentées par des fêlures, on est curieux de savoir pourquoi l’auteur trouve nécessaire d’insister sur l’importance de cet emblème de sécurité.   Quel/s événement/s va/vont bouleverser son existence ?    Il y a une prémonition que l’avenir ne s’annonce pas tout rose car il parle d’une « enfance en grand deuil » symbolisé par sa tenue scolaire noire.   Ceci serait plutôt une intervention de l’auteur en tant qu’adulte qui n’hésitera pas au cours de roman à faire des commentaires.

On s’attend à un peu d’humour en appréciant la phrase suggérant que les chaussettes mal chaussées du frère rappellent un accordéon.  

Lieux :  D’un côté le narrateur évoque la provenance des immigrés, d’un autre le 18ième arrondissement de Paris où ces réfugiés se sont regroupés.    

Personnage :   On entre tout de suite dans le monde du narrateur qui relate l’incipit au temps présent.   On a l’impression que le narrateur est une personne bienveillante qui respecte les vieilles personnes et s’intéresse à eux. 

Temporalité :- En 1941, sous l’occupation, le soi-disant Statut des Juifs commence déjà à sévir comme on l’apprendra en lisant plus loin qu’il s’agit de l’enseigne Yiddish Gescheft et de l’étoile jaune.   Déjà la notion de deuil nous apprend que l’histoire va traiter de l’Holocauste.